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La
production dune photographie implique une série détats
intermédiaires, qui vont tantôt se succéder dans un
long cheminement temporel, tantôt senchevêtrer dans
un palimpseste virtuel, pour finalement se sédimenter dans lapparente
vision simultanée dune image.
Au commencement de toute démarche, cest la conjonction de
deux configurations que jappellerais des infra-images
qui déclenche la mise en uvre dun projet précis.
La première (mais il ne sagit là ni dun ordre
chronologique, ni dun ordre logique), consiste en une certaine expérience
sensorielle des corps et des visages, qui demande à être
reconstruite dans et par lacte photographique. Comme lécrivait
Barthes à propos des mots qui le faisaient écrire, cette
sensation « memporte selon cette idée que je vais faire
quelque chose avec elle : cest le frémissement dun
faire futur, quelque chose comme un appétit, qui ébranle
tout le tableau immobile » 1 du visible. Cette émotion
littéralement ce qui me met en mouvement demande à
être dégagée du flux des relations interpersonnelles,
pour être resserrée en une sorte de pellicule qui viendra
se déposer sur limage dont elle est le désir. Car
ce que désigne cette infra-image, cest avant tout lépreuve
dune stupéfiante étrangeté qui fait écran,
comme si ces corps et ces visages que je croyais connaître se séparaient
soudain deux-mêmes, découvrant un insu qui appelle
la violence dun déplacement. Déplacement hors-contexte
et hors-savoir, mise en suspens de tout ce qui assure ou rassure mon rapport
à autrui, regard exorbité par loubli.
Cet événement perceptif ne pourra déclencher la création
dune image que sil se conjugue avec un autre stimulus, dont
la nature, pour être essentiellement mentale, nen est pas
moins sensible. Sensation lumineuse, énergétique ou tactile,
liée à des chaînes associatives, cette deuxième
infra-image est floue, sans contour et sans objet, mais pas sans matière.
Elle provient souvent du support potentiel de limage à venir,
qui induit sa propre mémoire et ses propres fantasmes. Trame dun
papier ou dun tissu, degré de transparence ou de contraste
dune substance, profondeur dun noir ou dun blanc, granulosité
dun corps ou qualité dun certain effacement, cest
ici le mode même dapparition qui santicipe avec la force
dun impératif, avant quil ne se cristallise sur un
objet quelconque. A cette figurabilité sans figure, se mêlent
des restes mnésiques dimages, sédiments culturels
auxquels un état du continuum existentiel aura conféré,
par dépôts, passages et recyclages successifs, un pouvoir
symtomal. La trace mémorielle des Pietàs du Quattrocento,
réactivée par telle expérience personnelle de la
perte et réinvestie dans lépreuve collective du Sida
viendra par exemple sajuster au désir dune certaine
modalité dinscription, qui aura pour nom maculature, frottage
ou voilement.
L'acte photographique prend donc sa source dans la conjonction de ces
deux images lacunaires, lune extraite dun champ de perception
comme amnésique, lautre revenue des régions semi-conscientes
de la mémoire et de limaginaire. Nécessaires mais
non suffisantes, elles donnent respectivement au travail son point de
départ et son point de fuite, ce quil devra sefforcer
de circonscrire, pour le fixer et le figurer, mais aussi ce quil
devra maintenir hors du lieu de limage, pour défigurer sa
fixité.
Une fois ces conditions réunies,
la prise de vue peut être négociée avec les modèles
et le dispositif technique se met en place. Parmi une infinité
de variables, des choix sopèrent, commandés par les
exigences particulières des infra-images. Du format, 24x36 ou 6x6,
dépendront le cadrage rectangulaire ou carré, la hauteur
du viseur au niveau de lil ou du buste, le nombre de vues
par films, le poids et la maniabilité de lappareil, lusage
ou non dun trépied et la définition plus ou moins
grande de limage à lagrandissement. De loptique
dépendront la profondeur et la largeur de champ, la proxémie,
la luminosité. Le choix des lampes et leur disposition détermineront
un éclairage diffus, contrasté, frontal, latéral
ou rasant. Et pour finir, les fonds, accessoires ou mobiliers imposeront
des textures ou des formes à conjuguer avec les corps photographiés.
La prise de vue proprement dite découpe ensuite dans lespace
et le temps le cadre dune négociation délicate, au
cours de laquelle dispositif, photographe et modèle devront progressivement
sadapter lun à lautre. Transactions, jeux, rapports
de force et dappropriation exercent alors sur la séance une
pression considérable, dont il faut accueillir lénergie,
mais aussi écarter leffet de distraction, pour que limage
impose sa loi aux ruses de lesquive et de la séduction. Dans
une extrême tension que la complicité ne tempère quen
apparence, les corps doivent sapprocher, se toucher, sexposer,
livrant leur peur et leur audace à linfaillible voyance de
lobjectif. De mon côté, je dois moi-même les
manipuler, les informer, les agresser par la violence dune lumière,
dune posture ou dun contact, délivrant à mon
tour lobscénité de mon regard et de mon attente. Cest
ici quune autre image mentale intervient, celle que le modèle
se fait de lui ou quil cherche à mimposer, et contre
laquelle je dois lutter pour le déposséder de son regard
et le contraindre à entrer aveuglément dans mon image. Les
accidents qui ne manquent pas de survenir lors de la séance doivent
donc faire lobjet dun travail dérosion ou de
récupération, parce que si la photographie, pas plus quun
coup de dés, ne saurait abolir le hasard, elle doit en revanche
en assumer lentropie. Rien de ce qui advient pendant la prise de
vue ne peut en fait sortir du cadre technique qui exerce ses propres contraintes
sur lensemble de la scène en train de se jouer. Scandé
par le décompte des prises (comme un compte à rebours),
délimité par une lumière méthodiquement mesurée
(qui découpe un champ et un hors-champ), lespace-temps ne
se libère jamais de la médiation technologique, seule susceptible
dinformer limage. Cette médiation se matérialise
sur une interface, celle du verre dépoli, où la vue sorganise,
se redresse et se projette par le jeu des optiques et des miroirs internes.
Premier support de lépreuve à venir, cest sur
cet écran que sopèrent les principaux réglages
composition, cadrage et mise au point pour que limage
perçue se superpose le mieux possible aux infra-images qui reviennent
virtuellement sy dessiner. Il faut alors beaucoup de patience pour
retenir le tir, jusquà ce quun sentiment poignant de
coïncidence, ou de reconnaissance, décide du déclenchement
qui provoquera lentrée de la lumière dans la chambre
obscure.
Entre la vue qui se découpe sur le verre
dépoli et la trace photonique qui simprimera sur le film,
il ny a que linfime fraction de seconde dun réflexe
et dun geste. Mais cest dans cet interstice infinitésimal
que souvre la béance dune négativité
qui ne cessera plus de travailler limage. Car la prise de vue se
révèle ici épreuve dun aveuglement, où
le visible est marqué du sceau de linsu par lirréversible
et la perte. Condamné à ne pas voir lempreinte qui
senregistre hors de son champ perceptif, par le seul effet dun
frottement de plaques métalliques laissant passer un flux de luminances,
le photographe perd définitivement limage quil a méthodiquement
construite. Dépossédé de son regard, il entre alors
dans le long tunnel de lattente, tendu vers un événement
qui a déjà eu lieu, mais qui sest aussitôt retiré
dans linconcevable non-lieu de limage latente. Semblant flotter
entre lavenir et le passé, entre lirrémédiable
et le possible, entre la trace et l'oubli, celle-ci sobture sur
elle-même, et dérobe la vérité dont elle atteste
lirréfutable avènement.
Interdit de repentir, lopérateur na
dautre choix que de différer lexercice de sa propre
liberté, pour se plier au processus technique de la révélation.
La prise de vue sachève donc sur un blanc, et ce nest
quau terme dune traversée de lobscurité
que limage enfin se lèvera du néant qui la retient.
Congédiant modèles et instruments de visibilité,
je dois quitter lespace spéculaire de lexposition,
pour entrer dans la pénombre du laboratoire. Dans le noir absolu,
il faut séparer le film de son enveloppe protectrice, lenrouler
sur une spire et lenfermer dans une cuve hermétique, en sefforçant
de ny imprimer aucune autre empreinte accidentelle quelle
soit dorigine matérielle, lumineuse, ou digitale. De retour
à la lumière, la pellicule demeure inaccessible au regard
pendant toute lopération du développement. Celle-ci
consiste à amplifier (environ 10 millions de fois) la réduction
des cristaux en atomes dargent initiée lors de linsolation
du film, puis à transformer en sels incolores et solubles les halogénures
non réduits mais toujours photosensibles, avant déliminer
toutes les substances encore présentes dans lémulsion
pour assurer la stabilité de limage. Depuis limmersion
du film dans le révélateur jusquà létape
du lavage, toute variation de temps, de proportion, de température
ou de manipulation est susceptible daltérer limage,
voire de leffacer, sans quil soit possible de retrouver jamais
son état initial. A lirréversibilité de la
prise, sajoute donc lirréversibilité de la révélation,
qui retranche encore davantage limage dans une région dirigée
par les seules lois de la physique et de la chimie, hors de toute maîtrise
intuitive et sensible.
Dans le négatif obtenu au terme du développement, limage
trouve pour la première fois un lieu où se fixer et se donner
à voir. Mais le négatif est simultanément plus et
moins que limage. Il est la matrice de linachevable travail
sans lequel limage, une fois encore, échappera. Transparent,
intouchable et inversé, il demande à être à
nouveau traversé par la lumière pour quadviennent
une figure et un cadre où le regard puisse enfin se poser. Cest
lobjet du patient travail de tirage, où le photographe retrouve
sa liberté dintervention, et où se focalisent les
principaux enjeux de ma propre démarche.
Cette dernière étape
est essentiellement lépreuve dune tension : entre lintraitable
et lexigence dun traitement, entre la présence résiduelle
de lindice et la naissance de limage, entre lattente
dune apparition et lentêtement dun effacement.
Car il sagit de fixer limage latente pour atteindre léquilibre
dune figuration, tout en ouvrant la fixité de sa surface
sur une déchirure, pour que limage madvienne, me défigure
et me regarde. Limage ne saurait se tenir en aucun lieu du visible,
mais seulement y inscrire lélancement de sa perte. Il me
faut donc combattre la visibilité de chaque photographie, en raturant
sa finitude trompeuse. Cest le sens du blanchiment que jimpose
à la plupart de mes épreuves, les entraînant vers
la frontière dun espace virtuel, avec pour point de fuite
une impossible crise des apparences. Intervention manuelle sur le tirage,
ce travail deffacement nen demeure pas moins strictement photographique
: il ne consiste quen une opération chimique de transformation
des halogénures dargent, produisant sur le plan visuel le
retrait de certaines valeurs ou laltération de certaines
densités. Ni dessin, ni addition daucun corps étranger,
le blanchiment épouse sans jamais lépuiser la nature
résiduelle de la photographie, même sil implique linscription
dun tracé gestuel et, par là même, une certaine
segmentation de limage. Lenjeu est déprouver
leffet non pas tant plastique que phénoménologique
dune technique, pour que la ressemblance photographique sautorature,
dans linachevable procès par lequel lirréversible
jamais ne sapaise ou se fixe 2 . Car la photographie
ne saurait résider en aucune forme, parce quelle est le mouvement
ininterrompu dune matrice à lapparition dun possible,
limage dune image quon ne saurait voir. Dans linfinie
potentialité des images latentes, le traitement de chaque tirage
prend donc la mesure de linconnaissable photographique, cherchant
au hasard des réactions chimiques et des impulsions gestuelles
leffraction symptomale dun insu. La projection mentale inaugurée
par les infra-images concourt bien sûr à orienter laventure
obstinée de linscription, mais, pour autant, lirruption
dune reconnaissance ne se donne jamais comme un rapport de conformité
entre deux états connus.
La technique qui consiste quant à elle à coucher de lémulsion
photosensible sur le papier ou le tissu qui recevra la projection du négatif
relève dune même logique. Le traitement intervient
simplement en amont du précédent, pour opérer le
retrait non plus en effaçant des particules insolées, mais
en disséminant la substance insolable dans la texture spécifique
dun support. Inégalement répartie, parce quelle
présente des degrés variables dépaisseur, de
densité et de fluidité, et parce quelle doit être
rapidement déposée, dans le noir, sur une surface encore
vierge de toute image, lémulsion incorpore le risque gestuel
et mental qui déchirera limage en affectant sa visibilité.
Comme le frottement du blanchiment sur les halogénures, le frottement
des halogénures sur le support altère limage par le
dépôt de ses propres traces. En redoublant la contiguïté
de lindice photonique aux dépens de lanalogie, il exalte
ainsi la tension du résiduel et de la perte au cur de la
représentation photographique.
A travers ces différentes techniques de
défiguration, je cherche à retrouver une capacité
dapparition, dont la mémoire remonte à ces icônes
achiropoïètes, où la construction dune forme
se brisait sur lévénement dune chair, où
limitation vacillait sous la violence de lincarnation, où
limage shumiliait et se légitimait dans lattestation
dune matière 3. Car laventure dune
empreinte sinformant dans lespace du visible recouvre toujours
la même expérience dune inconcevable hypostase dont
la mort est lenjeu. Le Verbe sétait livré au
sacrifice défigurant de la chair, exortant limage à
prendre corps dans la même substance mortifère. Ici, cest
la lumière qui porte en elle la brisure, la dépense et la
mort. Cadavérique, elle ouvre sur la ressemblance inouïe,
qui est lépreuve dune séparation au sein même
du contact. le mouvement par lequel lintouchable revient et nous
touche 4. Par le lien ombilical de cette luminance, la photographie
nous regarde et nous manque, dans linsoutenable inscription de sa
photopoïèse.
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