|
Politiques de la photographie du corps sous la direction de Catherine Couanet, François Soulages & Marc Tamisier Klincksieck, collection "L’image & les images" |
|||||||||||
| "Photographie numérique : pour un espace public de la mémoire" | ||||||||||||
| Comme
le suggèrent les recherches en médiologie 1, on ne modifie
pas les supports sans transformer aussi les rapports. L’irruption
du numérique dans le champ photographique n’affecte pas seulement
la façon dont les images sont techniquement produites. Elle affecte
aussi la manière dont les images sont socialisées, traitées,
mémorisées. Touchant aux conditions de la présence,
de la croyance et de l’appartenance, la révolution numérique
redéfinit les relations d’accommodement entre le sujet, l’image
et la réalité, comme entre les sujets eux-mêmes. Elle
met donc à l’épreuve la capacité des images à être
politiquement agissantes. Dans ces conditions, l’interrogation posée en ouverture de ce colloque mérite d’être dédoublée et retournée. À l’ère des camera-phones, des avatars et des blogs, la question n’est plus seulement pourquoi et comment la photographie transforme-t-elle les corps en corps politiques ? mais aussi comment l’image numérique peut-elle encore produire du corps politique ? Qu’elles relèvent de l’art, du commerce ou de la communication (pour autant qu’on puisse encore distinguer ces sphères) les nouvelles pratiques imageantes semblent se jouer dans un espace-temps hostile à tout principe cumulatif ou agrégatif. Une information chasse l’autre. L’image est accessible, consommable, jetable. Le corps lui-même devient une occurrence passagère, affranchie des lenteurs et des compacités du collectif. Faut-il en conclure que l’acte photographique n’aurait désormais d’autre horizon que celui d’une connexion, un contact qui ne laisserait aucune trace, ni dans le social, ni dans l’histoire ? On doit plutôt supposer que les nouveaux modes de production, d’archivage et de diffusion déplacent plus qu’ils ne suspendent la possibilité d’une corporéité politique. Mon hypothèse est qu’en mettant en crise les rapports de coïncidence et de crédibilité que la photographie alimentait depuis plus d’un siècle, le numérique déporte l’enjeu politique des images vers un autre registre : celui de la mémoire. |
||||||||||||
| Le corps surface | ||||||||||||
Revenons d’abord
sur quelques lieux communs. En devenant numérique, la photographie
fermerait sa parenthèse indicielle 2 pour passer
d’une
métaphysique
de la trace à une esthétique relationnelle. Sur le plan
politique, celle-ci produirait, au mieux des micro-utopies individuelles,
au pire une abstention dans le narcissisme ou la convivialité 3. Les Intérieurs d’Aziz + Cucher 13,
dédales de pièces vides entièrement recouvertes
de peau humaine, offrent l’un des exemples les plus significatifs
et les plus troublants de cette esthétique. Plus que toute autre,
ces images accomplissent la réversibilité du dedans et
du dehors, de l’enveloppe et du repli. Elles attestent la perspective
paradoxale d’un homme d’autant plus tourné vers
lui-même qu’il est traversé de toutes parts, sans
intérieur. Puisqu’il n’y a plus de clivage entre
la conscience et la peau, comme entre la raison et les réseaux,
il n’y a plus de démarcation entre le moi et le social.
Le paradigme de cette nouvelle économie des corps sera donc
l’intime (sur)exposé, celui-ci trouvant dans l’espace
réticulaire du Web son médium le plus approprié. |
||||||||||||
| La mémoire preuve | ||||||||||||
| Ranger le blog
et le JT dans les mêmes fuseaux horaires est un contresens. Fût-il
en ligne, le journal « extime » n’obéit pas au
temps de l’actualité : il adhère au non-événement
de l’archive et du quotidien. L’image et le sujet n’y
sont pas traités comme accidents de passage, mais comme lieux où s’éprouve
le passage. C’est pourquoi l’album de famille, chassé par
les camera-phones, revient dans le flux par le biais des blogs, qui mêlent
comme celui de Faiza les images des jours anciens aux instantanés.
On aurait donc tort de considérer que le numérique ne saurait être
le vecteur d’aucune opération de mémoire et d’historicisation.
Il y a bien une force archivale dans ces images d’écrans,
et c’est précisément par cette courbure qu’elles
politisent le communicationnel. Naturellement, le marché oblitère cette dimension mémorielle. Les industries culturelles ont tout intérêt à faire du numérique le vecteur d’un monde entièrement neuf, qui pourrait advenir hors de toute histoire et de toute culture. C’est l’idéologie du tout-immédiatement-accessible-à-tout-le-monde, destinée à convaincre les consommateurs que les nouvelles technologies délivrent un monde sans résistance et sans frontières. Opposer au flux tendu de la consommation la singularité d’une mémoire, qui fait à la fois lien et nœud, constitue donc en soi un acte politique. Mais de quelle mémoire s’agit-il ? Est-ce encore celle de l’indice, dont la photographie a fait le modèle de toute attestation ? Ou, comme on aime à le déclarer, le numérique coupe-t-il le cordon ombilical qui reliait l’image aux corps ? La réponse est sans doute entre les deux. La numérisation introduit de fait la coupure du calcul dans la relation de contiguïté qui unissait l’empreinte au référent. Pour autant, la parenthèse indicielle ne se referme pas aussi simplement. D’abord parce que pendant encore longtemps, la plupart des images digitales que nous verrons ne seront que des images numérisées. Ensuite parce que les photographies issues d’appareils numériques sont encore des photographies, c’est-à-dire des traces qui résultent d’une capture. À l’exception des images de synthèse – dont les applications demeurent limitées à des domaines très spécialisés – les images numériques sont donc en fait, pour une très large majorité, des images analogico-numériques. On ne bascule pas radicalement de l’indice au code : on introduit du code dans l’indice. C’est cette combinaison de l’intraitable 15 et du traitement qu’il faut penser pour comprendre comment sont aujourd’hui enchevêtrés des régimes de vérité qu’on croyait inconciliables. D’un côté, le caractère fondamentalement (et non plus accessoirement) manipulable de toute image provoque une crise de la croyance, qui rejaillit sur l’ensemble des médiations. D’un autre côté, les images sont des trompe-l’œil toujours plus efficaces, parce que leurs algorithmes s’appliquent indifféremment à des objets réels ou imaginaires. Ne plus croire aux images médiatiques n’empêche donc pas de réclamer des effets spéciaux toujours plus performants, et savoir qu’une prise n’est plus irréversible n’arrête pas la compulsion photographique de l’enregistrement. En d’autre termes, la référence est en crise, mais sur fond d’une référence fondamentalement maintenue, comme si passion du réel et soupçon étaient désormais inséparables. Si les images d’Abou Ghraib « sont exemplaires », comme l’argumentaire de ce colloque nous invite à le penser, c’est surtout parce qu’elles témoignent de cette hybridation entre des âges différents de l’image. On a écrit qu’elles ont fait entrer la photographie numérique dans l’Histoire. Mais le régime de croyance auquel elles appartiennent est encore celui du ça-a-été. Ni leur authenticité ni leur crédibilité n’ont en effet été remises en cause. Notamment parce que leur diffusion s’est d’abord appuyée sur le formidable dispositif de légitimation des grands organes de presse et de justice qui les ont utilisées comme pièces à conviction 16. Contrairement à ce qu’on s’est empressé de dire, ces images n’ont pas immédiatement fait le tour de la planète en passant d’un téléphone cellulaire à un autre. Entre leur prise et la diffusion par CBS des six premiers clichés le 28 avril 2004, plusieurs mois se sont écoulés. Ce qui relève en revanche d’un nouveau commerce des regards 17, c’est l’extraordinaire cascade des reprises, détournements et appropriations dont ces images ont rapidement fait l’objet dans tous les espaces de croyance concernés par le conflit irakien : non seulement sur la Toile, mais aussi dans les journaux, les galeries d’art 18 et même les rues. Les rythmes de recyclage et de monumentalisation ne se sont pas seulement accélérés. Ils se sont distribués dans une mémoire-réseau, qu’aucune institution n’est plus en mesure de contenir ou de surplomber. La photographie numérique bouleverse donc les régimes de vérité, non parce qu’elle suspend toute référence à une réalité, mais parce qu’elle déporte cette référence dans le jeu des connexions et des contaminations. Quand toute photographie est techniquement dubitable, l’irréfutable n’est plus dans telle ou telle empreinte, mais dans la réverbération mémorielle qui fait de chaque image la trace d’une autre image. |
||||||||||||
| Politique des corpus | ||||||||||||
| Reste encore à préciser dans
quelles conditions s’exerce cette réverbération. Recyclage
industriel d’images bonnes à consommer, ou émergence
d’un espace public de la mémoire ? La prolifération
des copies ne suffit pas à instituer l’espacement nécessaire
aux corps politiques. D’autant moins lorsque les intérêts
privés cherchent à contrôler les effets de la nouvelle
reproductibilité technique. Le principe de la photo jetable est bien antérieur à l’avènement du numérique. Mais avec la disparition programmée des technologies argentiques, s’installe l’idée que toute image est jetable. Parce que la prise n’engage (presque) plus de dépense (ça ne coûte rien de faire une image de plus) et parce qu’elle n’est (presque) plus irréversible (on peut toujours la refaire). Or les industries culturelles ne peuvent évidemment se satisfaire d’un monde où les images pourraient proliférer sans rien coûter. Le marché se charge donc de recréer de la rareté, là où les nouvelles modalités de l’acte photographique tendent à l’abroger. Des techniques de prise de vue et de traitement, les enjeux de la numérisation se déportent alors vers la question de l’archive. Dans un monde où les images sont faites pour circuler, la constitution de fonds volumineux, accessibles et bien gérés est plus que jamais stratégique. Le patrimoine iconographique se retrouve donc soumis aux lois d’une marchandisation de l’information qui l’avait jusqu’à maintenant relativement épargné : la collection devient elle-même un objet de marché 19. Cette valorisation des fonds va de pair avec leur concentration aux mains des seuls industriels capables d’investir dans l’innovation technologique, de racheter les anciennes archives photographiques et d’acquérir les droits d’exploitation. À l’heure actuelle, deux groupes tentent de contrôler la diffusion des images à l’échelle de la planète, en récupérant le plus possible de collections : ceux de Bill Gates (Corbis) et de Mark Getty, qui disposent déjà de plus de 60 millions d’images chacun. Ces déséquilibres affectent directement les conditions d’élaboration des corpus, qui sont une autre forme des corps politiques. D’abord parce qu’en rassemblant toutes les images dans quelques photothèques, on soustrait à la vue tous les originaux, avec leur matière, leur contexte, leur auteur et leur histoire, pour ne laisser en circulation que des copies formatées selon les mêmes standards. Ensuite parce que ces monopoles ne s’exercent pas seulement sur les contenus, mais aussi sur leurs usages. Par ses sélections et ses indexations, une banque d’images n’opère pas seulement un tri dans les photos : elle détermine aussi les requêtes qu’on est en droit de formuler, c’est-à-dire qu’elle modélise des manières de penser l’image 20. Le patrimoine iconographique est donc en passe d’être globalement reformaté, afin que toutes les images soient compatibles – entre elles et avec les standards techniques et taxinomiques des principales agences. Bien sûr, il existe des fonds institutionnels dont on pourrait attendre, sinon un service public, du moins une mission patrimoniale. Mais les coûts de conservation, la baisse des financements publics et l’extension du piratage acculent ces collections à s’aligner sur les agences (augmentation des tarifs et restriction des utilisations), quand elles ne renoncent pas purement et simplement à la diffusion en ligne de leurs archives. On pourrait objecter qu’une partie non négligeable des images échappe à cette privatisation de la mémoire en tombant dans le domaine public. Il n’en est rien. Contrairement à un contenu textuel, une image « ne quitte le territoire du droit d'auteur que pour entrer dans celui du droit patrimonial : elle appartient toujours à une collection ou un ayant-droit qui en octroie les reproductions selon son bon vouloir » 21. Autrement dit, le domaine public n'existe pas pour les images. Dans ces conditions, seule des exceptions pédagogique et scientifique au droit d’auteur garantiraient la préservation d’un espace public de la mémoire. Ce n’est malheureusement pas le chemin pris par la législation française 22. En se durcissant, celle-ci prend le risque de pousser bon nombre d’éditeurs à se dessaisir de leur responsabilité dans la gestion des droits 23, ou à retirer tout contenu visuel de leur publication. |
||||||||||||
| Le musée imaginaire virtuel | ||||||||||||
| Ces verrous économiques
et juridiques ne peuvent néanmoins neutraliser l’irrépressible
mouvement d’expansion et de dissémination qui travaille la
mémoire. Car la mobilisation des traces ne s’opère
plus dans les seuls lieux de commémoration institués (monument,
musée, bibliothèque, école ou entreprise), mais depuis
chaque nœud d’un réseau qu’aucune raison sociale
ou institution ne surplombe. La mémoire numérique est virtuelle
parce qu’elle est réticulaire : elle ne repose dans aucune
réserve, aussi gigantesque soit-elle, mais est produite par le jeu
non programmable des connexions, intégrations et recyclages. Sachant
l’image indéfiniment reproductible, accessible et mobile (même
si cette mobilité est elle-même devenue, comme on l’a
vu, un enjeu stratégique), notre imaginaire se reconfigure. Il s’alimente
désormais à une banque d’images inépuisable
et rhizomique, qu’on pourrait appeler le musée imaginaire
virtuel. C’est à l’intérieur de ce musée que les photographies adviennent et communiquent. Aujourd’hui, non seulement tout est reproductible, mais tout est reproduction. Plus les images circulent, se copient, se traitent et se recyclent, plus les traces se superposent, s’enchevêtrent et se contaminent. Derrière chaque image, il y a toujours une autre image (derrière une photo de reportage en Algérie, une pietà du Moyen Age 24, derrière les photos de torture d’Abou Ghraib, une scène de jeu vidéo…). Naturellement, cette image revenante n’est pas la même pour tous et partout. C’est pourquoi les spectres qu’elle fait revenir sont bien des corps politiques. Le musée imaginaire virtuel n’est pas un village global harmonieux. C’est un espace stratifié, labyrinthique et conflictuel. C’est là que prennent forme les appartenances, les reconnaissances et les oublis. Car pour être inépuisable, cette banque d’images n’en est pas moins toujours incomplète, structurée par ses incomplétudes mêmes. Toute mémoire vive fonctionne à la fois par association et par oblitération. Et, faut-il le rappeler, un collectif se définit autant par ce qu’il efface (amnisties, refonte des programmes, désherbage 25) que par ce qu’il conserve. La mémoire intégrale, automatique et apolitique, est un fantasme dangereux, où l’oubli n’est pensé qu’en terme d’obsolescence, de bug ou de saturation des stocks. Or il n’y a pas plus de photothèque universelle qu’il n’y a d’histoire ou d’identité globales. Travailler au maintien d’un espace public de la mémoire suppose que soient au contraire envisagées des politiques de l’oubli. Car rendre les images disponibles ne suffit pas. Encore faut-il garantir le droit de faire des choix. L’artiste a pour sa part la tâche d’explorer ce nouveau musée imaginaire. Pour tirer parti de ses innombrables ressources plastiques, mais aussi pour mettre au jour l’impensé politique de la mémoire d’images. Contre les photos prêtes-à-consommer, la création numérique peut donner à voir le travail de sédimentation qui construit les regards, dans leurs différe(a)nces. À l’opposé des indexations sommaires de l’image, le traitement numérique sert alors à rendre l’image méconnaissable, condition pour que des corps politiques puissent s’y reconnaître. C’est dans cet esprit que j’ai moi-même conçu plusieurs séries de montages numériques, construits sur le principe des calques. Le traitement algorithmique y est utilisé pour fusionner des plans hétérogènes, sans les confondre. La surface laisse alors affleurer toutes les couches qui la précèdent, la nourrissent et la hantent. Daguerréotypes, cartes postales, écrans de télévision, modélisations informatiques… les temps se rencontrent, entrent en collision et se fondent plastiquement les uns aux autres, distincts sans être disjoints. Toute trace étant elle-même un fait de mémoire, aucun document n’est accessible autrement qu’à travers le filtre d’une fiction d’appropriation. Brouillant l’imagerie lisse d’une histoire consensuelle, monomédiatique et linéaire, le montage montre ainsi les interférences qui modèlent les identités. Il rend visible « la survivante matière des ressemblances » 26, produisant une image et un corps en désastre, mais aussi en acte. Il est, comme l’ont compris Benjamin, Warburg et Didi-Huberman, une méthode de connaissance 27. |
||||||||||||
|
Louise
Merzeau
|
||||||||||||
| Notes | ||||||||||||
|
||||||||||||
![]() |
![]() |
![]() |
![]() |
![]() |
![]() |
![]() |
||||||
|
© Louise Merzeau
|
||||||||||||