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Entre
le corps-sujet, que le portrait conforte par la projection dune âme
sur une apparence, et le corps-objet, que la photographie réifie
pour lindexer ou le contrôler, reste lintraitable dun
corps plus dense et plus virtuel, qui se retire du lisible dans le visible,
et du visible dans labsence. Cest sur ce corps que je voudrais
risquer ici une parole, pour suggérer comment dans leffraction
par laquelle il advient, limage advient à la photographie.
A laube de lhéliographie, les plaques trop peu sensibles
ne parvenaient à fixer des corps instables que des traces fantomatiques,
sortes de lambeaux défigurés comme par une anamorphose dont
le miroir serait perdu. Vestiges dune matière inaccessible
à la lumière, ces silhouettes comme en partance ouvraient
une brèche dans lordonnance des images polies. Comme si la
chair ne pouvait se dévoiler quen se voilant, elle traversait
lespace inerte du visible, en dénonçant linanité
de toute figuration. Le corps signalait ainsi son énigmatique pouvoir
de rétention : ni forme, ni substance, il nexposait que sa
disparition, et révélait au cur du dispositif photographique
le déchirant travail dune perte.
Pour répondre au désir croissant
qui projetait toute une société vers lauto-représentation,
il fallait conjurer cette échappée par où le corps
aspire limage vers des régions latentes. Alors on inventa
des accessoires destinés à larrimage simultané
des chambres et des modèles ; on construisit des verrières
et des systèmes optiques pour réguler les effets pervers
de la lumière ; on convoqua le théâtre, les beaux-arts
et la science, pour que linsu revienne dans le cadre du savoir.
Ainsi pétrifié, configuré par un décor et
confiné dans une tenue, le corps était sommé de s'abstenir
pour que lindividu dispose enfin de son image, ou plutôt pour
quil compose avec un simulacre entièrement informé
par le regard des autres. Opérateur de reconnaissance, didentification
et de signalement, la photographie refoulait ainsi le travail défigurant
des traces au profit du type et du faciès, faces lisibles de la
ressemblance. Depuis latelier du portraitiste jusquau fichier
anthropométrique, en passant par le laboratoire physiologique ou
psychiatrique, les corps photographiés devaient se prêter
aux codes figuratifs dun désir scopique nourri de positivisme
et de physiognomonie.
Pourtant, dans la fiche signalétique de
ce récidiviste, dans le portrait guindé de cette famille
bourgeoise, ou dans le cliché clinique de cette hystérique,
quelque chose résiste, déjouant les protocoles qui cherchent
à larraisonner. Quelque chose qui continue de nous poindre
encore et encore, dans toutes ces images où le corps photographié
semble sabsenter par la force même de sa présence,
emportant notre regard vers un hors-champ qui nest pas de lordre
du cadre, mais de la mise en crise de toute figuration. Quelque chose
dinsoutenable, comme seuls peuvent lêtre un regard ou
un manque. Benjamin lui a donné le nom daura, et la
décrite comme une « petite étincelle de hasard, d'ici
et de maintenant, grâce à laquelle le réel a, pour
ainsi dire, brûlé le caractère d'image »
1. Blanchot lui a donné le nom de fascination, et la
décrite comme « un contact à distance [...] quand
le regard est entraîné, absorbé dans un mouvement
immobile et un fond sans profondeur [...], quand il se fige en lumière,
une lumière où lon sabîme, effrayante
et attrayante » 2. Barthes enfin lui a donné le
nom dIntraitable, et la décrite comme « lemphase
déchirante dun futur antérieur dont la mort est lenjeu
» 3. Brûlure, aveuglement, blessure : cest
par cette fixité sans repos que la photographie nous tient, nous
regarde et nous manque. Cest par cette déchirure du visible
sur du réel, de la lumière et du temps révolus quelle
induit une croyance et un désir, dont les enjeux pourraient encore
sappeler indice, inscription et incarnation.
Pointer dans lépreuve photographique
un nud de présence et dabsence en acte revient dabord
à reconnaître le travail de lindice au cur de
licône photographique. Trace, empreinte, symptôme ou
stigmate : lindice nest pas un signe émissaire
où lorigine se ferait représenter à distance,
mais une chair sur laquelle elle se dépose, par un procès
de sédimentation, de sublimation, ou de fragmentation. Parce quelle
procède dune émanation lumineuse, où de la
matière photonique sest physiquement transmise dune
source sur un corps et de ce corps sur une surface photo-sensible, avant
de revenir toucher notre regard, cest de cette génétique
indicielle que la photographie relève avant de mettre en uvre
les effets iconiques de lanalogie. A ce titre, elle fait donc elle-même
partie du corps quelle présentifie avant den être
une imitation formelle. La lumière dont elle est faite est de nature
charnelle, cadavérique. Comme celle du cadavre, telle que la
décrite Blanchot, « sa fixité est la position de ce
qui demeure parce que le lieu lui manque ». Tenant lieu dun
corps qui sest retiré, son élémentaire matérialité
porte en elle la brèche, par où ce que nous voyons souvre
sur une perte, et nous regarde. Relique où la chair intouchable
revient nous toucher, la photographie court-circuite ainsi lhistoire
de la représentation, pour réactiver celle des rites funéraires.
Car les figures qui sintroduisent dans la tombe ne sont pas une
copie du défunt, mais un dispositif opératoire établissant
un lien physique du visible à linvisible. Elle renoue ainsi,
techniquement, avec la vocation médiatrice et médium-nique
des images archaïques, dont la surface ne se légitimait quen
souvrant sur labsence quelles exaltaient et réparaient
dun même mouvement.
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Le praticien ne saurait
néanmoins sen tenir à cette distinction que la sémiotique
instaure entre la genèse indicielle et la forme iconique de toute
photographie. Sil éprouve lincessant battement du contact
et de la perte propre à lempreinte photonique, cest plus
encore dans linterminable travail par lequel cette empreinte sinforme
dans un support que se jouent son inconfort et sa fascination. Comment couvrir
la surface tout en louvrant sur ce qui la déchire ? Comment
figurer un corps sans obturer laffleurement qui le défigure
? Comment inscrire une présence sans la circonscrire ? Lenjeu
de ce questionnement, qui porte sur le passage dun corps photographié
dans un corps photographique, nest pas différent de celui qui
hanta les quinze premiers siècles de lère chrétienne,
au cours desquels limage na pu se penser quen termes dincarnation.
Dans lAncien Testament, la face de Yahvé ne saurait se contempler
4, parce que « limprononçable tétragramme
(YHWH) du Dieu de lEcriture ne se regarde pas » 5.
Cet interdit fondamental aurait pu nous priver de limmense corpus
visuel où la photographie trouve ses racines au même titre
que toute figuration, si le dogme de lincarnation propre au christianisme
navait établi la légitimité de limage,
lors du deuxième concile de Nicée en 787. Alors que saffrontaient
dans le sang iconoclastes et iconodules, au cours dune crise qui devait
conduire au schisme de la Chrétienté, lOccident prit
le parti de reconnaître dans licône une médiation
en acte, où limage est à son prototype ce que le Christ
est à Dieu : une chair déifiée, une matière
sublimée, lunité inouïe de deux natures en une
hypostase, cest-à-dire littéralement en un corps-support.
Plus quune image possible, lanthropomorphisme devenait dès
lors la possibilité même de toute image, et ce qui la distinguerait
désormais du signe, aux dépens duquel elle naurait de
cesse de se multiplier. Sassociant aux objets légitimes du
culte Eucharistie, Ecriture et reliques , avant de sen
affranchir pour acquérir en elle-même une force miraculeuse,
licône occidentale sexprimait ainsi par une tendance profonde
à prendre corps, tant dans ses thèmes que dans sa
matérialité 6. Or représenter la chair du
Christ en ressemblance, cest relier le regard à la région
du plus grand désir par un rapport érotisé en le montrant
souffrant, mort ou sexué. Imiter lincarnation, cest donc
figurer non seulement les aspects dun corps, mais aussi lépreuve
défigurante du sacrifice, où la chair du Verbe souvre
elle-même sur une plaie 7.
Est-ce alors un hasard si les images qui accomplissent au plus près
cette vocation incarnationnelle se tiennent respectivement au commencement
et à lissue dune histoire de la représentation,
qui sest efforcée depuis la Renaissance den refouler
le trouble ? Force est de constater quentre les icônes prototypiques
du christianisme et la photographie, semble sexercer un attrait dont
le corps serait lenjeu. Cest la croyance en leur nature indicielle
qui affecta dune dimension cultuelle et dun statut de modèle
les premières images du Christ, dites achiropoïètes,
cest-à-dire « non faites de main dhomme »
8. Mandylion dEdesse, Véronique ou saint-Suaire
9, la forme se dissipe ici au profit dune empreinte qui
fonde la figuration tout en laltérant. Humbles voiles calcinés,
tachés ou déchirés, leur capacité dapparition
semble dautant plus grande quils présentent eux-mêmes
lapparence la plus effacée. Car « ils nexhibent,
comme lécrit Georges Didi-Huberman, que le privilège
supposé mais exorbitant davoir été
touchés par la divinité » 10.
A linstar de ces icônes et de toutes celles qui furent produites
par une même volonté dachiropoïèse, la photographie
est lépreuve dune image advenant à la trace, le
procès dapparition dune figure à travers un acte
de nature indicielle. Comme le peintre shumiliait dans lempreinte,
en exhibant lévénement de la chair qui venait déchirer
la trame de son uvre, le photographe élabore sa vision avec
laccident de lumière qui viendra perturber la surface de lépreuve.
Que sa démarche porte sur le travail du négatif ou sur la
prise de vue, il ne connaît dautre cheminement que celui qui
consiste à assumer cette part de hasard, pour y chercher lapparition
symptomale dun insu. Cest pourquoi, pour reprendre léclairante
terminologie proposée par François Soulages 11,
loin dêtre un espace de maîtrise, la technique nest
pas autre chose que linachevable procès par lequel lirréversible
jamais ne sapaise ou se fixe. Depuis la prise dempreinte, où
ce qui simprime sur le film échappe toujours à la vue,
jusquau tirage de lépreuve, où limage latente
ne se donne jamais entièrement, le corps photographié ne passe
dans le corps photographique que sous la forme dun reste et dune
perte. Pour atteindre à lefficacité déchirante
de cette dépense charnelle, la photographie doit séprouver
elle-même comme aveuglement, boîte noire où la mort travaille
indéfiniment limage, inscription dun corps dans lespace
de son effacement.
Au regard de la photographie, le corps nest
donc pas un objet parmi dautres, ni même laccident qui
lui surviendrait pour révéler son essence intraitable, mais
ce vers quoi elle aspire, son désir dorigine, de permanence
et de perdition, ce quelle ne peut éluder ni circonscrire,
et qui revient sans fin la hanter, telle une fin.
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1 Walter Benjamin, ‰ Petite
histoire de la photographie ³, Essais,1931.
2 Maurice Blanchot, ‰ la Solitude essentielle ³, in LEspace
litt¹raire, Gallimard, 1955.
3 Roland Barthes, La Chambre claire, Seuil/Gallimad/Cahiers du
Cin¹ma, 1980.
4 Exode, 33, 20.
5 R¹gis Debray, Vie et mort de limage - Une histoire du regard
en Occident, Gallimard, 1992.
6 Cf. Jean-Claude Schmitt, « La Voie occidentale des images
», in Les Cahiers du Collège
iconique, I, 1993.
7 Cf. Georges Didi-Huberman, Devant limage, Les Editions
de Minuit, 1990 (auquel ce texte doit la plus grande partie de son inspiration).
8 Cf. Christoph von Schonborn, « Les Icônes qui ne
sont pas faites de main dhomme », in Image
et signification, Rencontres de lEcole du Louvre, La
Documentation Française, 1983, pp204-219.
9 L¹gendes daprœs lesquelles le Christ aurait imprim¹ sa face
sur un linge ù Edesse (‰ mandylion ³ viendrait dun mot arabe d¹signant
un linge), et sur un tissu avec lequel V¹ronique lui avait essuy¹ le visage
lors de la mont¹e au Calvaire (‰ v¹ronique ³ serait une d¹formation de ‰
vera icÈn ³ : vraie image). Le suaire de Turin est quant ù lui attest¹ depuis
1353.
10 G. Didi-Huberman, op.cit., p225.
11 Cf. FranÆois Soulages, ‰ La Photographie du sans-art ù lart³,
1œre conf¹rence du
cycle ‰ r¹flexion critique et photographie ³, Bibliothœque
nationale, novembre 1994. |
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