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Colloque "Traces
photographiques, traces autobiographiques",
Maison de la Culture d'Amiens, 2003 |
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Le texte de cette conférence et quelques-unes
des photographies mentionnées ont été publiés dans les Actes du colloque,
sous la direction de D. Méaux et
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| "Au
jour le jour : autour d'une expérience de journal photographique sur Internet" |
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| Quels que soient la fatigue, la lumière ou le temps, prendre chaque jour une photographie et la diffuser aussitôt sur le réseau. Tel est le défi que je me suis lancé pendant un an, et dont je voudrais analyser ici quelques-uns des effets sur la trace autobiographique et photographique 1. Quelle place occupe la technique dans une telle démarche ? Comment la contrainte journalière affecte-t-elle la prise de vue ? Et quel est le sujet qui sécrit à travers un tel processus ? Telles sont les principales questions par lesquelles jaborderai la présentation de ce projet. | ||||||||||||
| Lépreuve de la technique | ||||||||||||
| Nombreux sont les créateurs
qui prétendent repousser la technique dans un rôle secondaire,
pour privilégier le message ou linspiration. Pour ma part,
jappréhende au contraire la création comme lexploration
dun support ou dun dispositif, considérant que cest
dans les potentialités spécifiques de chaque médium
que limaginaire trouve à se libérer. Non pas que je
cherche à atteindre une quelconque maîtrise techniciste. Mais
plutôt un certain degré de non-savoir, où laventure
du regard nest rendue possible que par une prise de risque technique
: cest en expérimentant de nouvelles matières et de
nouveaux procédés quune vision peut prendre corps et
sélaborer comme cohérence. Le projet Au jour le jour
sest ainsi présenté à moi dabord comme
une mise à lépreuve de la photographie numérique
et de lauto-diffusion sur le web. Dès les premiers essais, ces nouvelles technologies mont confrontée à une temporalité inédite. Dans la pratique de la photographie argentique, le temps est dilaté et le travail se fait en aveugle. Au moment de la prise de vue, on déclenche sans (sa)voir véritablement ce quon a pris ; au terme du développement, on obtient un négatif, où limage se dérobe encore à la vue. Le processus se déroule dans lobscurité dune chambre noire, celle de lappareil ou du laboratoire. Et dun bout à lautre, lopérateur est soit dans l'anticipation, soit dans la perte d'une image qui, finalement, échappe toujours à la vue. À l'inverse, cest la quasi simultanéité des opérations de prise de vue, de stockage, de sélection, de retouche et de diffusion qui caractérise la photographie numérique. On peut, quelques secondes après le déclenchement, voir ce qu'on a saisi sur l'écran de lappareil ou de lordinateur et y appliquer aussitôt divers traitements. Le numérique opère ainsi une contraction du temps, qui convertit laveuglement en visibilité. L'approche des images en est naturellement modifiée : la prise se vit moins sur le mode de lattente que sur celui de la surprise, en même temps que sont renforcées les possibilités de contrôler le résultat produit. Il ne sagit pas pour autant dun travail sur la simultanéité ce qui aurait été le cas si ce projet avait été mené avec une webcam, permettant le retour en temps réel de lobjet enregistré. Même en cherchant à exploiter les effets de la contraction temporelle, je tenais à préserver un certain espacement, car l'image suppose toujours pour moi un arrêt, une suspension. Ici, on est encore dans le temps photographique, parce que limage y est fixe, et parce que cette fixité introduit une différance, fût-elle infime : celle-là même de lécriture. Loin de basculer automatiquement dans le régime du direct, le numérique nannule pas cette distance propre au différé : il en modifie simplement la perception, en incitant à travailler sur des couches de temps plus fines et sur un rythme différent. Prise de vue, traitement et diffusion pouvant désormais sopérer en une même journée, sest alors imposée lidée de mettre chaque jour en ligne une nouvelle image. Le régime de vitesse de la photo numérique trouvait en effet un support « naturel » dans le site web, dont la logique est dêtre évolutif. Aux caractéristiques proprement photographiques, sajoutent alors celles du réseau : instabilité de linformation, principe de mise à jour, interactivité Sur Internet, le concepteur dune uvre ne peut jamais en contrôler entièrement lapparence. La taille et la qualité des écrans, la vitesse de connexion ainsi que les paramètres chromatiques ou typographiques étant propres à chaque poste de consultation, lobjet exposé change lui-même constamment. Lauteur doit donc anticiper cette labilité de linformation, en abandonnant au hasard des interfaces une part de sa propre création. Pour la photographie, cela suppose de penser limage, dès son origine, comme un objet nomade destiné à se matérialiser sur différents supports, sans quaucun ne soit définitif ou premier. Linstabilité du réseau concerne aussi le contenu informationnel, qui peut faire lobjet de fréquentes modifications. Chaque site régulièrement mis à jour sassimile alors à une uvre in progress, dont la visite doit se faire à intervalles plus ou moins réguliers. Le rapport entre créateur et spectateur se trouve donc à son tour modifié : le principe de lexposition ponctuelle cède la place à celui du rendez-vous, favorisant en retour le développement décritures périodiques et de nouvelles formes déchange. Ainsi, le dispositif du journal en ligne procède dune temporalité technique, et non linverse : il nest lui-même que la systématisation dun nouveau mode dinteraction, rapidement confirmé par une fidélisation du trafic et par la constitution dun réseau de photographes et vidéastes « web-diaristes » 2. |
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| La mise en disponibilité du regard | ||||||||||||
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En amont de la diffusion, lacte photographique
lui-même est transformé par cette contrainte dune image
par jour. Traversée du quotidien, la prise de vue séloigne
de toute anecdote ou mise en scène, pour se concentrer sur une
mise en disponibilité du regard. Sattardant sur le non-événement
dune silhouette, dun espace ou dun accident de lumière,
chaque image cherche moins à saisir une signification quà
réenchanter lordinaire dune banalité redevenue
soudain singulière. Prendre le temps de voir autrement ces choses
qui ne nous sont familières que parce quon ne les regarde
plus : telle est la philosophie que favorise la forme du journal photographique.
Il ne sagit donc pas dalimenter le flux visuel qui nous submerge
avec toujours plus dimages, mais au contraire dy ménager
des moments darrêt, pour libérer un nouvel imaginaire.
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| Un sujet en filigrane | ||||||||||||
| Au fil des jours, la règle du
jeu favorise alors lémergence dune écriture qui
est aussi une autobiographie. Journal des rencontres entre une solitude
et un milieu, la série donne peu à peu à voir une intimité.
Mais cest celle dun regard plus que dune anamnèse
ou dune introspection. Le sujet ainsi dévoilé ne sexpose
en effet quen filigrane, discrètement et hors de toute intention
dexpressivité. Perceptible à travers une atmosphère,
un moment ou un lieu, cette présence-absence du moi atteste seulement
une disponibilité aux hasards du quotidien. Seules les légendes, associées dans un deuxième temps aux images, introduisent ici ou là des notations personnelles, selon une logique d'association qui reste néanmoins secrète. Quand elles ne sont pas purement tautologiques, elles relient limage à un souvenir, une rencontre ou un état desprit lesquels sont volontairement maintenus hors champ. Pour le spectateur, cette notation reste énigmatique, mais contribue à inscrire chaque photographie dans la durée dune perspective mémorielle. Entre archive et éphéméride, le journal photographique épouse ainsi les paradoxes du réseau, qui est probablement le seul médium à offrir à la fois un espace intime et un lieu dexhibition. À linverse des interactions individuelles, comme des communications radiales où un centre diffuse vers une périphérie, Internet combine en effet les logiques de lautoréférence et de la surexposition. Le nombre toujours croissant de sites personnels en témoigne : la toile attire spontanément les biographèmes, qui peuvent sy étoiler dans un narcissisme dautant plus discret quil est démultiplié. Sur le plan mémoriel, le réseau répond à la pulsion autobiographique en combinant lobsolescence rapide des informations avec une forme de rémanence inédite. Générant des traces à chaque instruction de codage, daffichage ou de transfert, la technologie numérique dépose en effet de multiples couches par où le stock remonte dans le flux 3. Au rythme des mises à jour, sajoute ainsi celui dune réverbération qui duplique linformation en échos successifs, démultipliant les temporalités et produisant de la durée là où lon attendait du simultané. Par le jeu des sites miroirs, des caches, des moteurs de recherche et des liens, chaque item en ligne se duplique à linfini, menant une existence presque indépendante, échappant à la fois au contrôle de son signataire et à lusure du temps. Le journal en ligne ne propose donc pas seulement une découpe quotidienne du temps. Il autorise aussi des pratiques archivales sur le long terme, ou encore des accès aléatoires anachroniques ou synchroniques. Chaque internaute peut remonter le temps en parcourant les images des jours précédents, ou se déplacer au hasard dans le calendrier. Il peut aussi passer dun site à un autre, pour recomposer à son gré la fiction dune histoire distribuée : celle dun sujet pluriel et mobile, configuré par le seul croisement des regards. La mémoire en réseau devient alors un réseau de mémoires, dont la cohésion sélabore et se défait à chaque parcours. À lintérieur même du flux, où linformation vacille à chaque connexion, une persistance inédite sinvente : quelques fragments de vie résistent à lécoulement, des images sarrêtent, remontent ou se déposent, engrammant ici ou là dans la toile éphémère les traces dune écriture. |
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Louise Merzeau
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| NOTES | ||||||||||||
| 1 Voir Louise
Merzeau, Au jour le jour (367 photographies précédées
dun entretien avec Jean Baudrillard), éditions Descartes &
Cie, 2003. 2. La constitution de ce réseau a notamment conduit à lélaboration dun site collectif et dune exposition, « L'internet au quotidien : journal intime » à lespace du Cube dIssy-les-Moulineaux lors de la fête dInternet en 2002. 3. Voir Louise Merzeau, « Web en stock », in Cahiers de médiologie n°16, « Éternel éphémère », Fayard, septembre 2003 |
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| voir aussi | ||||||||||||
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© Louise Merzeau
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