À propos de "Codex" 2005     
 

Montages numériques réalisés à partir de cahiers d'écoliers, de photographies originales et de cartes d'Internet

   
       
       
     
 

Mise en réseau, la mémoire relève désormais d’une dynamique, où l’héritage est mis à jour et recyclé. Par l’interconnexion des données, chaque trace pointe vers une autre région de la mémoire et l’archive devient elle-même moteur de recherche.
C’est cette imbrication des temporalités que j’ai voulu donner à voir dans cette série. en prenant comme point de départ des cahiers d’écolier, auxquels j’ai superposé des cartes d’Internet et des photographies d’adolescents en train de jouer, courir, danser…

D’un côté, le support et symbole d’un apprentissage passant essentiellement par la langue et l’écrit ; de l’autre, ce qui en serait le plus éloigné : le corps, le mouvement, le réseau.
Pourtant, des patientes lignes d’écriture à l’effort du danseur de hip-hop, et du codex au terrain de jeu, l’écart n’est pas si grand. Si l’on se plaît à opposer les générations qu’ils incarnent, c’est qu’on ne veut pas voir qu’ils sont habités par une même tension : celle des instants où quelque chose advient. C’est le temps de la persévérance et de l’incertitude, le temps du désir et du risque. C’est aussi le temps de l’image numérique, work in progress en équilibre entre deux états.

Si les leçons de choses ou de morale qu'on voit dans certains de ces cahiers témoignent d’un temps révolu, il n’est pas question de cultiver ici une quelconque nostalgie. L’objectif est plutôt de libérer la photographie de cette « emphase déchirante du ça-a-été » à laquelle Roland Barthes l’a durablement assignée. Passer du « futur antérieur dont la mort est l'enjeu » à la virtualité de ce qui n'a pas encore eu lieu… Tel est le déplacement par lequel le numérique pourrait ouvrir l’image sur un temps qui se feuillette en avant. Montrer non le mouvement, mais l’élan d’une imminence, non « l’instant décisif » mais l’algorithme des variables, non l’événement, mais l’espacement des possibles.

Les cartes d’Internet sont là pour suggérer comment le numérique est en mesure d’introduire de nouvelles ressources imageantes, qui restent encore à explorer. Longtemps considérée comme défiant toute représentation, la circulation des données sur les réseaux fait désormais l’objet de diverses cartographies, où se donne à voir ce que nul objectif photographique ne saurait saisir. Rythme et débits des flux, amplitude des parcours, densité des connexions… Entre imaginaire et information, des traces s’inscrivent et des territoires se dessinent, qui n’ont pas moins de réalité que l’espace de la page ou des cours de récréation. Car c’est aussi là que s’agencent les communautés à venir – celles-là mêmes dont on ne voit aujourd’hui que la dissémination.

Réconcilier le temps du papier avec celui de la rue et de l’écran, pour mieux recomposer ce que la violence sociale tend à démembrer. Telle est la promesse qu’il faut tenir, en réitérant la croyance dans notre capacité à ajuster nos dispositifs et nos désirs. C’est-à-dire inventer une nouvelle enfance de l’image…

Louise Merzeau

   
       
     
 

Pour joindre l’acte à la parole médiologique, la monstration à la prédication, il faut plus que du talent, il faut de l’audace. Louise Merzeau ne manque ni de l’un ni de l’autre. Elle s’implique comme artiste, dans ce qu’elle explique théoriquement, par concepts. Écrivain et photographe, graphiste et imagière, elle a l’hybridité heureuse et radicale. L’hypersphère, elle nage dedans, elle vit avec, elle en fait un exercice visuel et quotidien. Ses montages ne sont pas les illustrations a posteriori d’une thèse d’université ou la transposition sur écran d’une idée du monde : ce sont les symptômes d’un travail en cours, celui du monde d’aujourd’hui, tel qu’il se fabrique, se visionne et se vit en chacun de nous sur et par l’écran.

À savoir une nouvelle organisation de l’espace et du temps. Beau et dangereux décloisonnement où, pour s’en tenir aux dernières nouvelles, un alim de Hadramout au Yemen peut, en trois minutes et deux clics, semer la consternation à Paris, France ; où l’on peut aimer à la fois Bob Marley et Jésus-Christ, ou bien mettre son muezin sur i-pod, pour enfanter cette chimère : la mondialisation tribale, ou la post-modernité archaïque. Nos standards de sensibilité les plus courants, en Occident, échappent à la chronologie, comme ceux de la religiosité en Orient, aux États-nations. Et, il n’y a pas là brouillage des pistes ou panachage indu des registres, mais une tranquille et sereine dislocation des références, sans schizophrénie particulière. C’est bel et bien un nouvel équilibre des choses qui s’instaure sous nos yeux, politique, mental, artistique et spirituel. Le virtuel rend tout actuel, en un clin d’œil, à commencer par l’aboli ou l’effacé. Mauvaise nouvelle pour la mélancolie. Bonne nouvelle pour la gaieté de ces instants quasi miraculeux où le ban et l’arrière-ban, le possible et le réel, le révolu et le révolutionnaire, font de concert la farandole.

Les codex numériques ici représentés tournent le dos au palimpseste d’antan, où une ancienne mémoire disparaissait sous une nouvelle. L’interconnexion généralisée juxtapose les deux à la source ou plutôt réveille ce qui dormait par-dessous : la valse sous le rap. Le cahier d’écolier accueille le hip-hop, le skateboard glisse sur les pages quadrillées de l’écolier à blouse grise et les onciales à l’encre bleue chevauchent les méridiens du réseau Internet. Tout est allumé. Le temps scintille et le songe est savoir. La sensation fait sens et l’image saute hors du cadre. La voilà qui pense par écrit.
Regardez bien ces blasons : voici les armoiries du futur. Les hiéroglyphes de l’ère virtuelle. Il manquait une héraldique aux high-tech. Merzeau est entrain de l’inventer. Elle fouille l’avenir sur son site personnel.
Et c’est une nouvelle aube, une comptine retrouvée, un vol plané à travers les âges.  

Régis Debray
Médium n°10, 2006

   
 

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© Louise Merzeau