"Pietà" 1995    
       
Exposition personnelle
El Scandalo, Paris
   
   



Pleureuse
- 1995
   
       
  Comment figurer un corps sans obturer l'affleurement qui le défigure ? Comment inscrire une présence sans la circonscrire ? Ce questionnement, qui porte sur le passage d'un corps photographié dans un corps photographique, n'est pas différent de celui qui hanta les quinze premiers siècles de l'ère chrétienne, au cours desquels l'image n'a pu se penser qu'en termes d'incarnation.
Quand l'Occident prit le parti de reconnaître dans l'icône une médiation en acte, l'image devient à son prototype ce que le Christ est à Dieu : une chair déifiée, une matière sublimée, l'unité inouïe de deux natures en un corps-support. Plus qu'une image possible, l'anthropomorphisme devenait dès lors la possibilité même de toute image. Mais représenter la chair du Christ en ressemblance, c'est aussi relier le regard à la région du plus grand désir par un rapport érotisé en le montrant souffrant, mort ou sexué. Imiter l'incarnation, c'est figurer non seulement les aspects d'un corps, mais aussi l'épreuve défigurante du sacrifice, où la chair du Verbe s'ouvre elle-même sur une plaie.
A l'instar de ces images, la photographie est l'épreuve d'une image advenant à la trace, le procès d'apparition d'une figure à travers un acte indiciel. De la pietà au SIDA, le corps ne passe dans l'espace figuré que sous la forme d'un reste et d'une perte. Pour atteindre à l'efficacité déchirante de cette dépense charnelle, la photographie doit s'éprouver elle-même comme aveuglement, boîte noire où la mort travaille indéfiniment l'image, inscription d'un corps dans l'espace de son désir et de son effacement.
   
           
  Extrait de la conférence "Corpus luminis", donnée à la BnF en 1995.    
 
Louise Merzeau
   
           
       
[voir la galerie "Pietà"]    
           
         
© Louise Merzeau