"Mémoires virtuelles" 2000    
       

Exposition personnelle
Galerie J. & J. Donguy, Paris

 

   
Tant que le virtuel sera perçu comme un univers sans conscience, sans épaisseur et sans passé, les « nouvelles images » resteront confinées dans l'espace du mensonge ou du jeu. Il revient donc aux artistesde s'approprier la technicité et la labilité du numérique,
  pour en révéler la portée imaginaire, affective ou politique. En réponse à la crise de confiance engendrée par l'interchangeabilité croissante des images, on peut renoncer à toute référence au réel, et se retirer dans une innovation radicalement formelle. On peut aussi décider de maintenir le lien du numérique au photographique, pour confronter le virtuel aux enjeux de l'histoire, de la croyance et de la mémoire. C'est cette voie que j'ai choisie, convaincue que les nouvelles technologies ne sont pas seulement des appareils à produire du simulacre, mais aussi d'extraordinaires machines à explorer le temps.

Dans la série des Strates, le traitement numérique est employé à revisiter la métaphore géologique de la mémoire. Présentée comme une coupe, chaque pièce superpose les espace-temps de plusieurs photographies originales, associées à des reproductions de tableaux, sculptures, lettres, photos de famille, etc. Procédant par déplacement et condensation des épreuves argentiques, le montage vise à montrer dans l'étendue de l'image l'hybridation et la stratification des couches reliées par des chaînes mémorielles. L'écriture numérique ne cherche donc pas à produire un effet de collage ou de télescopage, mais à susciter un mouvement d'immersion. Car c'est le propre de la mémoire d'ignorer les différences et de n'éprouver que des reconnaissances : clichés, fantasmes, images mythiques ou intimes... les visions s'enchevêtrent et se contaminent, sans autre espacement que celui de la réminiscence. Chaque image est le vestige d'une autre image, et sous chaque strate, reposent d'autres strates, à l'infini.

Reposant aussi sur le principe des « calques » numériques, les Souvenirs (imaginaires) d'Europe centrale combinent trois registres, qui se déploient cette fois dans le jeu des transparences et des opacités. La première composante est individuelle : prises lors de voyages en France, en Écosse, en Italie, en Grèce..., les photographies convoquées reviennent sur les traces de mon propre cheminement, et dessinent une Europe dont le centre est absent. À cette mémoire itinérante et personnelle, est superposée celle d'un territoire et d'une origine, par le biais de cartes postales issues de mes archives familiales. Enfin, chaque image est raccordée au temps collectif de l'histoire, en étant associée à une date et un lieu relatifs à la guerre en Yougoslavie. Jeu de correspondances entre le recto familier du réel, du souvenir ou de l'appartenance et le verso tragique de l'imaginaire, de la guerre ou de l'oubli, le montage numérique sert ici à questionner l'identité et le rapport à l'autre. Car la possibilité même de l'être-ensemble passe par un partage des images : celles, revenantes et désirantes, que nous gardons en réserve et en devenir...

   
           
 
Louise Merzeau
   
           
       
[voir les galeries "Strates" et "Souvenirs (imaginaires) d'Europe centrale"]    
           
         
© Louise Merzeau