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Petite
histoire de la photographie
Elsa Olu
: Vous investissez l'Histoire
de la photographie par le truchement de la technique, en réinvestissant
des procédés tombés en désuétude, plus
encore, par l'hybridation de techniques anciennes et contemporaines Ainsi,
dans vos photographies, le sujet contient souvent sa rétrogradation
(le procédé de blanchiment au sel vous le permet), son inversion
latente. Vos positifs ainsi retravaillés sont des artefacts presque
aussi étranges que ne le seraient des négatifs. En ce sens
vos recherches semblent donner corps à une forme "d'héliographie
contemporaine". Qu'en pensez-vous ?
Cest une belle formule, que je pourrais en effet reprendre à
mon compte. Je vis la photographie dans sa continuité historique,
qui est dabord une filiation des techniques, des matières ou
des appareils. Chaque procédé communique avec ceux qui lont
précédé, et le geste créateur repasse lui-même
dans les traces dautres tâtonnements, dautres émerveillements
Les images ont une mémoire, et cest cette épaisseur
faite de miroitements, de résonances et déchos que je
cherche à restituer.
Ce nest pas parce qu'elles sont produites avec des technologies inédites
que les « nouvelles images » nont pas de passé.
Autant que dune dynamique dinnovation, elles procèdent
de savoir faire, de pratiques et de croyances parfois très anciennes.
Derrière la nouveauté des procédés qui accapare
lattention, jaimerais quon réapprenne à
reconnaître cette culture visuelle qui fait aujourdhui trop
souvent défaut et qui excède bien sûr la sphère
purement photographique. Montrer comment les traces se contaminent, depuis
la peinture jusquaux images électroniques, telle serait mon
ambition. Car cest dans cette réverbération que linvention
de nouvelles formes visuelles trouve à mes yeux son assise et sa
portée. En tout cas, le terme d« héliographie
» me convient tout à fait, car quelle que soit la technique
que jutilise, la pratique photographique est bien pour moi une écriture,
dont la lumière est à la fois lobjet, la matière
et la fin
Le
choix du papier
Si nous reprenons vos différentes
séries réalisées depuis 1992, nous nous rendons compte
que vous utilisez une grande variété de supports. Qu'est-ce
qui guide vos choix ? Dans le choix de la surface sensible (papier aquarelle,
tissus,
), et de son traitement (sel d'argent blanchi), qu'entendez-vous
dire ?
Lhistoire des techniques qui inspire mon travail est bien sûr
« déformée » par une appropriation imaginaire.
Lenvie de revisiter tel matériau ou procédé
anciens némane pas dune volonté de connaissance
scientifique ou de restitution fidèle. Cest plutôt
un désir dexplorer telle qualité particulière
au regard ou au toucher, telle affinité lumineuse ou mémorielle
avec des images que je porte en moi. Le choix dune surface ou dun
traitement obéit donc plus à une sensualité non verbale
quà des options théoriques explicites. À lorigine
de tout projet, il y a dune part des lambeaux dimages mentales
qui remontent de linconscient, et dautre part des effets produits
par les multiples essais dans le laboratoire ou sur lordinateur
: quand une coïncidence apparaît, je mefforce de la saisir
et de lexplorer ; cest seulement à partir de là
que la démarche sorganise autour dun principe systématique.
Vers
la photographie numérique
Variété dans le choix des supports
donc, et glissement vers les technologies numériques (photographies
numériques, mais aussi montages et créations) ; vous n'hésitez
pas à vous aventurer dans la technologie numérique pour
explorer la sur-matière de ce que certains nomment l'anti-matière,
pour rendre la matière d'une image que certains considèrent,
parce qu'issue des nouvelles technologies, dématérialisée
: est-ce la continuité logique des aventures techniques dont nous
venons de parler ?
Absolument. Pour moi, limage est toujours une matière : ce
nest ni une idée, ni un message, ni un concept. Le discours
actuel sur la dématérialisation des images me paraît
relever soit dune illusion, soit dune imposture. Il participe
dune idéologie qui tend à disqualifier les médiations,
aussi bien humaines que techniques, au nom dun idéal de transparence,
de vitesse et de facilité. Or, si linformation numérique
se caractérise bien par une malléabilité inédite,
elle ne suspend pas pour autant tout espacement. La conception dune
image sur ordinateur exige autant de calcul, derrance, dattente,
de mémoire et de doute que nimporte quelle autre création
Que vous apporte le travail
du pixel comparativement au blanchiment du sel d'argent, technique dont
vous usez à plusieurs reprises ? Vous écrivez à propos
de l'image numérique "Décomposée en pixels,
l'image est sujette à toutes les métamorphoses, sans jamais
pouvoir se déchirer ou se trouer" : est-ce une des raisons
pour lesquelles, dans votre pratique de photographe, vous avez glissé
vers l'image numérique ? Cette qualité intrinsèque
est-elle ce qui vous a particulièrement séduite ?
Le travail de la matière numérique se distingue de largentique
par une possibilité accrue de sculpter limage, dont lépaisseur
et la densité sont comme décuplées par la décomposition
en pixels. Convertie en unités discrètes, la photographie
gagne paradoxalement en profondeur, car on peut alors la traiter comme
la sédimentation dune multitude de couches, qui se chevauchent,
se hantent ou se traversent. Le travail des calques numériques
permet notamment de creuser limage et dy convoquer toutes
sortes de traces, sans produire les effets de découpe ou de fragmentation
propres au collage traditionnel. La matière elle-même souvre
à une infinité de modes dapparition, par le jeu des
transparences, des lumières et des résolutions. Lépreuve
argentique est plus opaque, confinée dans la finitude des halogénures
ou du papier.
"Pour être affranchie
de l'irréversible photographique, la trame numérique n'est
pas pour autant amnésique. Au contraire, en même temps qu'un
état, elle est l'enregistrement des conditions de possibilité
de cet état, c'est à dire la mémorisation de son
élaboration" . Vous travaillez sur la fonction mnésique
de l'image photographique. À un autre niveau, comment envisagez-vous
la pérennité du support numérique ? Si nous convenons
depuis un temps certain que la photographie argentique est, in fine, livrée
au processus inversé de sa genèse (altération de
l'image), quels sont, selon vous, les nouveaux enjeux d'un support dont
on ne peut présager du devenir ?
Dans votre pratique, qu'induisent ces incertitudes matérielles
(conservation notamment) de l'image numérique ? Génèrent-elles
des comportements et des usages analogues à la technique argentique,
ou bien, les modes d'appréhension et d'appropriation divergeant,
un rapport au support différent ?
En argentique comme en numérique, je considère que le devenir
de limage fait partie intégrante de limage, y compris
dans ses incertitudes ou ses altérations. Un travail comme le mien,
qui sinterroge sur la dimension temporelle de la matière
et de limaginaire, ne saurait viser le définitif quen
adoptant une posture artificielle où il se renierait lui-même.
Bien sûr, linstabilité des nouveaux supports est
pour le moment renforcée par limpossibilité
den évaluer précisément la pérennité.
Dans le cadre conventionnel du marché de lart, cest
un obstacle conséquent à la diffusion des images numériques,
puisque la valeur des uvres y est encore indexée sur leur
conservation supposée. Mais si lon parvient à saffranchir
de ce système de référence, on peut au contraire
assumer la précarité de sa production comme une part de
sa vitalité, non moins signifiante que sa résistance ou
sa durée. Pour ma part, je ne cherche jamais à (me) dissimuler
cette incertitude qui habite la matière. Je mefforce plutôt
de laccompagner, en testant les technologies au fur et à
mesure de leur évolution
et en proposant si nécessaire
de nouveaux tirages à ceux qui ont acquis certaines de mes images.
La polymorphie de l'objet photographique répond-t-elle
davantage à sa polysémie ou à votre polyglottie ?
Je ne crois pas vraiment à la soi-disant polysémie des images.
Du moins pas plus quà celle de toute autre forme organisée.
Lidée quon peut faire dire nimporte quoi à
une image me paraît même assez dangereuse. Elle relève
plus dune méconnaissance ou dun mépris que dun
respect de sa spécificité. Naturellement, il ne sagit
pas non plus denfermer limage dans un sens unique ou réifié.
Dès lors quun objet parle à limaginaire, à
la mémoire et aux sensations, il est ouvert sur une infinité
dappropriations. Et le visuel est par définition non réductible
à du discours. Quant à me penser comme polyglotte, pourquoi
pas ? Jai en effet parfois limpression dêtre traversée
par plusieurs « langues », comme on est traversé par
plusieurs milieux, plusieurs croyances ou plusieurs modes de pensée.
Parmi toutes ces modalités, limage serait alors comme ma
langue maternelle : au plus près de mon origine et de ma finitude
Matière,
trace, mémoire un esthétique du reste et de la perte
Sur dix ans de recherche photographique, on pourrait
dire que vous avez exploré le vide de l'entre-matière, le
vide dans la matière, la matière de la matière et
la matière du vide, comme pour parvenir à dévoiler,
enfin, ce langage caché qui apparaît sous forme typographique
dans votre dernière série, "In God They Trust".
Diriez-vous que vous êtes allé plus loin dans l'exploration
de la matière, au point de vous défaire de son épaisseur
et de déshabiller ses mots, ou bien que vous avez évidé
la matière, au point de vous épancher dans son vide et d'y
inscrire vos mots, vos "révélés" à
vous ? Parleriez-vous de sur-réification ? De dé-réification
?
Dans ce qui apparaît ou disparaît au gré des manipulations
de limage, je ne fais pas de différence entre ce qui émanerait
de la matière et ce qui viendrait de mon intériorité.
Cest au contraire cette indifférenciation des milieux qui
mintéresse. Mon imaginaire nest rien dautre que
ces images « du dehors », qui menveloppent et me traversent
; et mon regard nest lui-même quune reconnaissance,
une attente ou une mémoire. Les deux séries que jai
consacrées à lactualité et à la guerre
vont dans ce sens : pour être cathodiques, les images nen
sont pas moins fantasmatiques, cest-à-dire ardentes, étranges
et familières. Elles habitent notre regard au même titre
que les rêves : nous reconnaissons à travers elles une réalité
qui reste par ailleurs inaccessible.
Nous rencontrons dans votre
travail la récurrence des notions de "perte" et de "reste".
Les « limites de l'image résiduelle », sont-ce les
limites de la validité, de la véracité de la représentation
et de quelle représentation parlons-nous alors ?
Au-delà de l'approche théorique et pertinente que vous en
faites, on est tenté de vous demander : Être, à la
limite de l'effacement ou par la limite de l'effacement ? N'y a-t-il pas
ici de cette image qui semble être et s'efface en photographie pour
renaître dans le photographique ?
À mes yeux, la création relève toujours dune
expérience de la limite : limite dune matière ou dun
corps, limite de limage au bord de leffacement ou de laveuglement,
limite de ma propre capacité à me dessaisir de tout savoir.
Car la limite nest pas une fin : cest un processus qui construit
et déconstruit, qui organise et désorganise. Cest
la remise en question de toutes les certitudes, en même temps que
lexigence réitérée dune croyance ou dune
conviction. Sans cette prise de risque, la production nest que lapplication
dun savoir faire ou limitation dune référence.
Or cest ce confort quil faut précisément sefforcer
de déconcerter, même si la démarche artistique a aussi
à voir avec la recherche dune consolation ou dune légitimité.
Effraction
dans l'entre-matière
Etre praticienne et théoricienne de l'image
L'origine de la question de trace, comme le pourquoi
de la récurrence des concepts de "perte" et de "reste"
dans votre travail photographique, sont évidemment au centre de
nos interrogations.
Si c'est dans l'exploration de la matière-trace de la figure que
vous dévoilez la représentation en traces de ce que vous
travaillez photographiquement, c'est dans le déroulement de votre
film photographique des dix dernières années que nous nous
aventurons, espérant y trouver la trace celle par vous à
demi dévoilée d'une mémoire, engrammage photographique,
qui nous mènerait de la photographie à la photographe.Problématiques
de recherche et recherche photographique se croisent ici. Que pouvez-vous
nous dire de l'origine de ces nécessités d'interroger mémoire,
trace, matière ?
On a envie de vous demander : la photographie vous est-elle recherche
permanente de la trace engrammée, résistance à l'évanescence
de la matière, ou bien re-visitation de la matière pour
n'en saisir que la trace à engrammer ?
Plus quavec les récits, les personnages ou les idées,
cest avec la matérialité des mots, des livres et des
images que jai toujours éprouvé la plus forte affinité
comme si la part la plus secrète ou la plus interdite de
ma mémoire y était engrammée. Mon travail sest
donc assez tôt cristallisé autour de cette question de la
trace, indissociablement matérielle et mémorielle, que je
continue dexplorer sous divers angles théoriques ou pratiques.
Avec le temps, je me suis bien sûr interrogée sur ce que
cette préoccupation pouvait elle-même révéler
et dissimuler. Sans la réduire à cette seule perspective,
je ne peux que constater combien ma démarche est conditionnée
par mon rapport à la transmission. Méprouvant moi-même
comme trace dune famille, dune culture et dun
milieu je nai en revanche pas dautre descendance que
celle de mes uvres ou de mes enseignements. Je dois donc composer
avec le besoin de laisser une trace comme avec la certitude de son effacement.
Interroger la question
de la représentation dans la photographie, est-ce envisager la
question de sa propre représentation ? Interroger les concepts
de reste et de perte, est-ce envisager son propre effacement derrière
l'objectif, sa propre mise-en-trace devant l'objectif, sa propre projection
sur la matière sensible ou plus encore, "au jour le jour",
dans l'entre-pixel ?
Lauto-représentation mintéresse assez peu, sauf
à jouer en effet sur la présence-absence dun sujet
qui ne se dévoile quen négatif, dans le filigrane
dun regard. Cest dans cet esprit que jai conçu
ma série Au jour le jour, qui déroule le journal intime
dune disponibilité aux accidents de lumière, plus
quun autoportrait ou lautobiographie dune intériorité.
Mais toutes mes images sont naturellement des images de moi-même
: non pas pour me représenter, mais pour me perdre et me retrouver
Conversations autour de Hiéroglyphes
De l'origine
Qu'elle est l'origine de ce travail ? Comment
avez-vous décidé de l'entreprendre ? Les prises de vue vous
ont-elles conduite à entreprendre ce travail sur la trace (blanchiment
aux sels d'argent) ou, au contraire, était-ce celui-ci qui était
à l'origine des prises de vue ? La trace archéologique,
le vestige : nous retrouvons la problématique de la perte et du
reste. Est-ce ce qui vous a conduit à réaliser cette série
?
À lorigine de ce travail, il y a tout simplement la découverte
de lÉgypte, lors dun voyage effectué en avril
1998. Le choc que jen ai éprouvé sest traduit
par des images dont lapparence sest très vite imposée
à moi. Javais déjà utilisé la technique
du blanchiment pour dautres projets, mais cest seulement dans
cette série que le procédé ma semblé
trouver sa pleine justification. La texture produite par le frottage des
halogénures dargent me paraissait en parfaite coïncidence
avec le mode particulier de rémanence des vestiges archéologiques.
À la fois friables et massifs, striés de signes et indéchiffrables,
hantés par une obscurité immémoriale et littéralement
brûlés par la lumière. En Égypte, lespace
est lui-même pétri de temps, et le visible y est toujours
en train de sensabler ou de sexhumer. En malmenant la stabilité
de la couche argentique, je tentais de retrouver cette mouvance très
lente de la trace.
Fonction
du médium photographique dans l'Histoire
La photographie est-elle ici une écriture
de l'Histoire ? Quel est selon vous la place et le rôle du médium
photographique dans l'Histoire ?
Il n'est a priori pas question ici de "témoignage", et
l'on n'est pas dans un premier temps tenté d'envisager vos photographies
comme des documents d'histoire. Cependant la réflexion sur la trace
archéologique qu'elles sous-tendent me conduisent à vous
poser cette question : pourriez-vous ici parler de document archéologique
? Vous avez choisi volontairement de travailler à partir des sites
de l'Égypte ancienne, véritables icônes archéologiques.
Loin de la démythifier, l'érosion photographique de la pierre
rehausse la charge symbolique des lieux, en en amplifiant l'aura. Privilégier
la dimension symbolique, est-ce forcément au détriment de
la valeur documentaire ?
Mes photographies ne prétendent bien sûr pas être des
documents archéologiques au sens précis du terme. Elles
ne délivrent à proprement parler aucune information et elles
ne pourraient se substituer à lobjet dans un but dexpérimentation,
de découverte ou dobservation. Mais la photographie est toujours
documentaire : elle enregistre quelque chose dont elle atteste, et elle
affecte en retour notre regard sur la réalité des choses.
Sagissant de lÉgypte, on peut dautant moins ignorer
cette dimension que notre rapport collectif à cette civilisation,
cette mémoire et cet exotisme doit évidemment beaucoup aux
expéditions héliographiques du XIXe siècle, comme
aux innombrables reproductions de monuments à usage touristique.
Visiter les pyramides ou descendre le Nil, cest voyager dans des
images autant que traverser des sites.
Loin de sécrire uniquement par des textes et des discours,
lHistoire sélabore aussi à travers des clichés,
des figures, des empreintes. Comme toute technique de représentation
ou de reproduction, la photographie nest donc pas lenregistrement
secondaire dun état objectif du monde, mais lun des
vecteurs de son évolution.
A propos des photographies
"documentaires" de John B. Greene, archéologue et égyptologue,
Michel Frizot écrit : "Ce photographe se laisse volontiers
happer par l'ombre qui forme une part significative, et énigmatique,
de l'image. A l'évidence, la photographie doit saisir le surgissement
de la clarté dans "la nuit des temps", en se prêtant
à la métamorphose du désenfouissement de la connaissance
retrouvée" . Que vous inspire cette réflexion ?
Je partage cette conviction que la photographie consiste toujours à
lever une image latente sur le fond dune obscurité
à la fois première, menaçante et nécessaire.
Mais je ne minscris pas pour autant dans une logique de révélation.
Derrière limage, il ny a rien dautre que de limage
: aucun sens, aucun savoir, aucune connaissance ne sy révèlent.
Il ny a pas dautre mystère que celui de la matière,
et ce mystère sarrête à cette constatation quil
existe quelque chose à quoi je ne manque pas
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