| "Frédécric et Raymon" 1996 | ||||||||||||
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Textes de Louise Merzeau |
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© Patrizia Di Fiore
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Fred
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| Il
a un corps, des envies et des peurs que la mort lui envie. Il a dans les
yeux une enfance étonnée que la mort ne saurait lui voler.
Il sait qu'au début, chacun guettait une ressemblance, une différence, là où l'autre n'était plus. Il sait qu'aujourd'hui, on ne s'en souvient plus. Il n'aime pas les matins gris, ni les nuits sans sommeil où l'on s'est menti. Il ne connaît pas l'ennui. Il parle de ses rêves comme d'une friandise, et les mauvais souvenirs, il les oublie. Quand il avait deux ans, ses crayons de couleur sont tombés dans l'escalier (il tombait lui-même souvent dans l'escalier). Il aime les choses qui ont déjà servi. Sa joie est claire et claque comme un rideau qu'on ouvre, quand le soleil est déjà là. Il a cette gravité qu'ont les enfants, celle qui ne se connaît pas. |
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| Raymon | ||||||||||||
| J'ai
appris à l'aimer dans ses rires, qui bousculent la douleur pour ne
pas la nommer. J'ai appris à le suivre, dans sa fuite éperdue
du temps sans fond des abandons. J'ai appris le don par ses chansons. J'ai reconnu son deuil, et sa rage, et son défi à la mort annoncée. J'ai vu la vérité dans ses mots crus, dans sa brutalité. J'ai vu sa peur du temps qui passe, et son amour du jour le jour. J'ai vu l'angoisse qui le gagne, quand l'enfance lui revient, entre chien et loup. J'ai accepté son mal de vivre, qui ne concède rien à l'autre et qui s'avance pourtant vers l'autre, encore. Comme un chien fou, comme un homme ivre. |
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| E. | ||||||||||||
| Quand
je pense à E., c'est comme si je n'avais connu de lui que sa maladie. Je n'arrive pas à éviter l'image de son corps, si maigre qu'on se croyait fou, avec des gestes si lents qu'ils se perdaient dans l'espace et le temps. Dire l'obscénité de cette image. La fascination qu'elle aurait pu exercer, s'il n'y avait eu, dans son regard, quelque chose d'intact. (C'était comme un sourire, comme un désir de plaire, de jouer et de mentir, encore, malgré l'évidence hurlante de la mort. C'était comme un miroir, où je voyais l'insoutenable ressemblance entre l'ami et le cadavre...) Eviter les images. Laisser les mots nus, plus nus encore. Dire simplement la douleur (ma toute petite douleur, si dérisoire à côté de la leur). Car c'est dans cette douleur que j'ai le mieux aimé E. C'est là qu'il m'a manqué, c'est là qu'il m'a prouvé qu'on pouvait vivre par la seule force du goût de vivre, en regardant la mort, en dévorant des fruits. Parler de son absence, si légère, mais qui me tord dès qu'il me faut la dire. Je ne sais rien de lui si ce n'est cette absence, que j'oublie et qui revient. Je ne sais rien de la souffrance et de la mort, si ce n'est le goût qui m'est resté depuis le jour où on l'a enterré. C'était, je crois, un matin froid et lumineux. J'ai pleuré dans l'église comme pleure un enfant : avec l'espoir buté que j'effacerais la réalité. Mais l'indifférence est plus forte que les croyances d'enfant, et le temps a passé. Pourtant quelque chose s'est produit ce jour-là qui résiste à l'oubli. Comme si la perte continuait, pour offrir aux demandes d'amour que l'on n'ose pas dire une terre d'asile. |
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| Le jeu | ||||||||||||
| C'est
un jeu. Ils jouent à se plaire, à se complaire. Ils jouent
à cache-cache, l'un avec l'autre, l'un contre l'autre. Le jeu consiste
à rire et à tricher, à fuir, à se dissimuler.
Le jeu consiste à jouer. Mais le jeu, comme il se doit, est dangereux.
Ils se font prendre, et puis surprendre. Un jour, ils voient l'image, prise dans la glace. Ils voient la peur dans le regard, et la fatigue, l'oubli de l'autre en face de soi. Ils voient les corps qui s'abandonnent, et qui se ferment sur eux-mêmes. Ils voient la mort. Alors ils bougent, ils fuient, ils rient plus fort. Ils jouent encore. Mais chaque jour, l'image revient. Elle les regarde et les regarde encore. Elle voit la solitude et la rancoeur, elle voit l'amour qui les attire et les déchire. Alors ils jouent contre l'image. Ils la retournent, ils la raturent, ils font semblant de l'oublier. Ils comprennent enfin que le jeu est truqué, que le jeu est fini. Mais c'est trop tard, et le jeu continue. |
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| La tête contre les murs | ||||||||||||
| Le
vide se fige et coagule. Le temps est long, et l'attente remonte comme une
nausée. L'absence, tout à coup, est dure au toucher. Les mots se nouent, et résonnent comme des coups. Les corps s'arrachent et se débattent, griffant l'image. Quelque chose cherche à s'enfuir, à perte de vue, à perte de vie. Et dans l'oeil du diaphragme, le noir et le blanc s'entrechoquent. |
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| Sans titre | ||||||||||||
| Je
voudrais dire l'insignifiance, fragile et belle, qui se faufile entre les
rides, dans le petit matin. Et l'instant qui se pose sur la paume du temps, quand l'hiver allonge les ombres dans le jour finissant. Je voudrais dire l'insouciance d'enfant des soirs de fatigue, où les corps se lovent dans l'oubli des regards, des mensonges et du vent. Prendre l'empreinte d'un rire, dont je ne saurais que l'éclat. Les regarder vivre, en surface. Dans l'image nue des choses qui demeurent. |
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| Sans lieu | ||||||||||||
| Oublier
la distance, quand le corps n'est plus qu'un feu, une sueur, un creux. Oublier l'image, quand le désir s'aveugle aux confins de la peur. Oublier les mots, quand la voix crie l'indicible au plus fort de la nuit. Oublier l'autre, quand l'autre est tout près du lieu de ma mort. Quand l'autre est si près qu'il n'y a plus de lieu. |
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| [voir le site du Mois Off] | ||||||||||||
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© Louise Merzeau
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